Le lupin : une légumineuse pour concurrencer le soja en Europe

Cette plante riche en protéine a curieusement été abandonnée. Pourtant le lupin pousse dans des terrains pauvres. Il ne nécessite pas d’arrosage contrairement au maïs. Une richesse inespérée pour les agriculteurs ! Ceux-ci retrouveraient leur autonomie et ne seraient plus obligés d’acheter du soja bourré de Roundup à l’autre bout du monde avec les conséquences sanitaires et environnementales que cela engendre. Car, au nom d’accords économiques non-dits entre l’Europe et les États-Unis, l’industrie du soja a colonisé la planète avec ses tourteaux. La revue de l’alimentation animale (RRA) a interrogé Philippe Desbrosses qui travaille sur le lupin depuis 30 ans lors de rencontres franco-russes organisées en 2018 en France.

RAA : Peut-on valoriser le lupin en alimentation humaine et animale ?

Ph. D. : Absolument ! Cette plante permet d’obtenir une farine panifiable sans gluten : on la voit entrer dans la viennoiserie et la boulangerie. La farine de lupin remplace l’œuf en pâtisserie pour les gens qui ont des difficultés avec celui-ci. Concernant la nutrition animale, outre la farine et les graines, il y a le fourrage : faire pâturer des vaches dans des champs de lupin étagés sur toute la saison génère un bénéfice colossal sur la production et la qualité du lait ! Les importations de soja creusent le déficit commercial de la France de cinq milliards d’euros par an. Au niveau de l’Europe, dépendante à 80 % des importations de soja, la note s’élève à trente milliards d’euros. C’est pourquoi je ne comprends pas l’inertie dans laquelle nous nous trouvons !

RAA : Des obstacles politiques empêchent-ils la production du lupin ?

Ph. D. : Au nom d’accords économiques non-dits entre l’Europe et les États-Unis, l’industrie du soja a colonisé la planète avec ses tourteaux. Cela nous oblige à cultiver du maïs. Or cette plante tropicale qui pousse en été chez nous pompe les ressources en eau. D’où un impact négatif sur l’environnement. En revanche, du lupin produit et valorisé localement restaurerait l’économie rurale. L’autisme à l’égard du lupin est donc étonnant. Je ne sais pas qui est responsable. Mais c’est évident qu’il y a un problème politique.

RAA : Comment vous est venue l’idée d’organiser ces Rencontres franco-russes et quels en étaient les objectifs ?

Ph. D. : On ne trouve des graines de lupin que dans les pays de l’Est. En particulier le plus rustique, le lupin jaune, que nous cultivons en Sologne. Celui-ci n’est pas référencé par les organismes qui gèrent le commerce des semences en France. Cette année, nous avons fait venir du lupin de Pologne : cette dernière faisant partie de l’Union européenne, c’était plus facile. En Russie, le lupin était très utilisé au XIXe siècle et, avant l’effondrement du rideau de fer, l’Union soviétique produisait près d’un million de tonnes de lupin par an. Aujourd’hui, la production annuelle de la Russie s’élève à 300 000 t. Ce pays a mis en place un plan protéines avec un objectif d’un million de tonnes en 2021 : la Russie a pris conscience de la puissance économique du lupin. Nous avons donc intérêt à travailler avec ce pays. Celui-ci possède énormément de variétés et nous trouverons probablement celles correspondant à nos terroirs.

RAA : Qu’avez-vous retenu des interventions des différents orateurs russes ?

Ph. D. : Le lupin contient des molécules capables de soigner d’autres plantes. Or, pour des raisons de santé publique, on ne veut plus ni de pesticide ni de perturbateur endocrinien. Toutes les maladies inflammatoires que nous connaissons sont liées à la manière dont nous mangeons. Il faut donc réformer en profondeur notre agriculture. Celle-ci est faite, non pas pour échanger des milliers de tonnes de marchandises à travers les océans, mais pour nourrir les populations et les maintenir dans un état de santé convenable.

RAA : Lors de votre intervention, vous avez révélé deux scoops : de quoi s’agissait-il ?

Ph. D. : Les alcaloïdes amers du lupin sont un régulateur de l’insuline. Je croyais que nous étions très peu nombreux à le savoir. Or sur Internet, j’ai découvert qu’une compagnie pharmaceutique internationale avait produit un médicament à base d’alcaloïdes de lupin. Et ce médicament est préconisé pour le diabète. Quand on connaît la situation sanitaire de nos populations, on devrait s’y intéresser. La firme qui l’a fait, réalise un chiffre d’affaires de 2,5 milliards d’euros avec ce nouveau médicament. Deuxièmement, toujours dans les alcaloïdes amers, on trouve des substances phytostimulantes : elles augmentent les récoltes des autres plantes lorsqu’elles sont épandues en faible quantité et en application foliaire. À la clé, un doublement des rendements : blé, betterave, pomme de terre, etc. Ces travaux ont été validés par l’université de Stuttgart (Allemagne). Pendant dix ans, celle-ci a réalisé des essais et elle s’est rendu compte que c’était extraordinaire ! Naturellement, le brevet a été racheté par une compagnie pharmaceutique allemande. Conséquence : on n’en entend plus parler !

RAA : Un mot de conclusion ?

Ph. D. : Nous sommes à un carrefour de notre civilisation. Il n’y a plus de règle. Ainsi, un phénomène comme la crise de la vache folle peut se reproduire à tout instant car l’essentiel est de faire du profit sans se préoccuper ni de la santé de ses congénères, ni de l’harmonie et de la qualité des sols que nous laisserons à nos descendants. Redevenons paysans et arrêtons de faire arpenter la terre par des robots fonctionnant avec un GPS ! Au contraire, cultivons la terre comme des orfèvres ! C’est le concept de permaculture : sur 1 000 m2, on peut réaliser un chiffre d’affaires de 50 000 euros ! Soit un revenu d’existence, des emplois et une nourriture de qualité puisqu’on n’utilise aucune énergie fossile. Pas de pesticide. La nature à l’état pur ! Cela a été validé par AgroParisTech à travers la ferme du Bec-Hellouin (NDLR : école de permaculture située dans le département de l’Eure). Celle-ci accueille des jeunes qui n’étaient pas agriculteurs au départ : il y a de l’espoir pour tout le monde ! Si on met davantage de paysans, on peut largement nourrir la planète ! Sur des petites surfaces. C’est ce que faisaient les maraîchers au XVIIIe siècle à Paris. Ils cultivaient en permanence : dès qu’une plante était mature et vendue, elle était remplacée par une autre. Par ces bonnes pratiques, nos prédécesseurs obtenaient d’excellents résultats ! J’ai conscience que mes propos feront réagir dans les chaumières mais je suis convaincu que notre salut est à ce prix.

Propos recueillis par Gilles Hardy